
Marthe : Histoire d'une fille, Joris Karl Huysmans, 1876.
Chapitre I.
« -- Tiens, vois-tu, petite, disait Ginginet, étendu sur le velours pisseux de la banquette, tu ne chantes pas mal, tu es gracieuse, tu as une certaine entente de la scène, mais ce n'est pas encore cela.
Écoute-moi bien, c'est un vieux cabotin, une roulure de la province et de l'étranger qui te parle, un vieux loup de planche, aussi fort sur les tréteaux qu'un marin sur la mer, eh bien ! Tu n'es pas encore assez canaille ! Ça viendra, bibiche, mais tu ne donnes pas encore assez moelleusement le coup des hanches qui doit pimenter le boum de la grosse caisse. Tiens, vois, j'ai les jambes en branches de pincettes faussées, les bras en ceps de vigne, j'ouvre la gueule comme la grenouille d'un tonneau, je fais le mille pour les palets de plomb, vlan ! La cymbale claque, je remue le tout, je rape le dernier mot du couplet, je me gargarise d'une roulade ratée, j'empoigne le public. C'est ce qu'il faut.
Allons, dégosille ton couplet, je t'apprendrai, à mesure que tu le goualeras, les nuances à observer. Une, deux, trois, attention, papa entr'ouvre son tube auriculaire, papa t'écoute…
-- Dites-donc, Mademoiselle Marthe, voilà une lettre que l'ouvreuse m'a dit de vous remettre, grasseya une grosse fille roupieuse.
-- Ah ! Elle est bien bonne, s'écria l'enfant ; regarde donc, Ginginet, ce que je viens de recevoir, c'est pas poli, sais-tu ?
Le comédien déploya le papier et les coins de ses lèvres remontèrent jusqu'aux ailes de son nez, découvrant des gencives frottées de rouge, faisant craquer le masque de fard et de plâtre qui lui vernissait la face.
-- C'est des vers, clama-t-il, visiblement alarmé, autrement dit, celui qui te les envoie est un homme sans le sou. Un monsieur bien n'envoie pas de vers !
Les camarades s'étaient rassemblés pendant ce colloque. Il faisait ce soir-là un froid polaire, les coulisses avec leurs courants d'air étaient glaciales ; tous les histrions se pressaient devant un feu de coke qui flambait dans la cheminée.
-- Qu'est-ce que c'est que ça, dit une actrice, insolemment décolletée du haut en bas ?
-- Oyez, dit Ginginet, et il lut, au milieu de l'attention générale, le sonnet suivant :
À une chanteuse
Un fifre qui piaule et siffle d'un ton sec,
Un basson qui nasille, un vieux qui s'époumonne
À cracher ses chicots dans le cou d'un trombone,
Un violon qui tinte ainsi qu'un vieux rebec,
Un flageolet poussif dont on suce le bec,
Un piston grincheux, la grosse caisse qui tonne,
Tel est, avec un chef pansu comme une tonne,
Scrofuleux, laid enfin à tenir en échec
La femme la plus apte aux amoureuses lices,
L'orchestre du théâtre. - Et c'est là cependant
Que toi, mon seul amour, toi, mes seules délices,
Tu brames tous les soirs d'infâmes ritournelles
Et que, la bouche en cœur, l'œil clos, le bras pendant,
Tu souris aux voyous !
Et ce n'est pas signé.
-- Dis donc, Ginginet, cela s'appelle casser du sucre sur la tête du chef d'orchestre ; il faudra lui montrer ces versses, ça le fera rogner, ce racleur !
-- Allons, mesdames, en scène, cria un monsieur vêtu d'un chapeau noir et d'un mac-farlane bleu ; en place, l'orchestre commence ! Les femmes se levèrent, jetèrent un manteau sur leurs épaules nues, se secouèrent toutes frissonnantes et suivies par les hommes qui interrompaient leur pipe ou leur partie de bézigue, s'en furent à la queue leu leu par la petite porte qui donnait accès dans les coulisses. »

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