L’homme qui va s’adresser à vous ce soir entre en politique fin 1968. Profitant de la panique provoquée par l’effondrement des organisations rebelles anarcho-syndicalistes, il pénètre sans mal les instances de la représentation étudiante. Son flegme, sa discrétion et son élégance vestimentaire lui valent rapidement une forte popularité dans les UFR de droit, où il poursuit des études brillantes et des ambitions démesurées. Dès 1973, il devient secrétaire général du Mouvement des Étudiants Français d’Ascendance Française, et fait ses premières armes à la télévision lors d’un débat sur la fameuse réforme. Il se fait remarquer en mouchant l’un de ses adversaires coriaces d’une remarque péjorative bien sentie que l’on cite encore souvent dans les journaux. Son flegme, sa discrétion et son élégance vestimentaire lui valent par ailleurs d’élogieux commentaires de prestigieux ténors. En 1979, au terme de son deuxième doctorat, il quitte l’université auréolé de gloire académique grâce à ses travaux sur le Code du travail et fonde son propre parti sur les bases de l’organisation étudiante qu’il dirige avec talent depuis 7 ans – le MEFAF devient le FAF. Il remporte sa première bataille électorale dans son village natal de Barillet-les-Bayonettes, près de Verdun, dont il restera maire quelques années avant d’emménager dans un hôtel de ville plus cossu en région parisienne. Sa popularité, depuis, n’a cessé de croître en dépit de multiples scandales sexuels et de la fumeuse affaire du financement des HLM fictifs de Taiwan. Et pour cause, il comprend vite qu’un destin politique passe par une communication soignée et entame dès 1986 une vaste campagne de publicité qui, à ce jour, n’a jamais connu de répit. Il devient fougueux et cesse d’être discret, mais sait conserver l’élégance vestimentaire qui en fait l’une des personnalités les plus en vue de l’échiquier politique. Sa fidèle épouse, Mireille, n’est pas non plus totalement étrangère à ce succès. Candidat aux présidentielles en 1988, 95 et 2002, son score ne cesse de progresser, si bien qu’on sait désormais qu’il faut compter avec lui. Il incarne mieux que quiconque l’avenir du passé de la France ; je vous présente Fiat Ego.
Chers compatriotes,
Tout fout le camp. Sécurité rampante, alphabétisation galopante, embourgeoisement des classes ouvrières, hégémonie des classes moyennes, surabondance du logement et ruine des petits propriétaires, déficit démographique du troisième âge et réchauffement du climat social : la maison brûle, et nous regardons le 20 heures. Nous sommes au bord du gouffre, et puisque je ne suis pas imbécile, je vous propose de faire un grand pas en arrière. Pour vous convaincre de mon indubitable aptitude à gouverner le pays, j’ai mis en place une irrésistible machinerie électorale. Et je vous le dis, peuple de France, vous voterez pour moi, car je vous subjuguerai.
Tout d’abord, tout au long de ma campagne orchestrée par des agents de communication toujours équipés de petits dossiers verts ou bleus en arrière plan sur les photos, je vais bien insister sur le fait que ça ne peut plus durer. « Qu’est-ce qui ne peut plus durer ? » me direz-vous, tremblant déjà pour vos petits privilèges et vos acquis sociaux. Peu importe, le fait est que vous sentez bien qu’il faut changer, mais que vous avez peur. De là, vous avalerez n’importe quoi du moment que je vous promets de faire mon possible pour sauver les meubles ; et je vous promettrai bien plus. Ce que vous voulez, c’est le grand frisson de l’espoir du renouveau sans les petits frissons d’angoisse, et vous l’aurez. Á cet effet, mon slogan est d’une impeccable efficacité : la rupture dans la continuité – ambitieux et rassurant, impétueux et traditionnel. Mes adversaires jaloux, pleins de mauvaise foi, objecteront que c’est insensé, mais ils m’auraient traité de démagogue même si j’avais choisi une formule mathématique – de toute façon, vous ne savez pas exactement ce qu’est un démagogue, mais vous êtes convaincus qu’ils ne le sont pas moins que moi.
Pour vous prouver que je suis le seul à apporter des solutions réalistes aux problèmes graves de notre pays en danger, je vous donnerai des chiffres. Plein de chiffres. Ça fait sérieux, les chiffres, vous aimez ça. Je répèterai sans cesse comme une incantation que ceci baisse tandis que cela monte, et que ça prouve bien que les choses sont ce qu’elles sont, c'est-à-dire pas du tout telles qu’elles devraient être, et vous croirez tout, et vous hurlerez vive la rupture dans la continuité ! Ensuite, quand vous n’en pourrez plus, je vous donnerai plus de chiffres. Je vous vanterai les mérites du modèle des pays nordiques où le taux de chômage chez les jeunes est inférieur à 15% ; vous tremblerez pour vos enfants et vos emplois lorsque je vous parlerai de la Chine qui jouit d’une croissance de l’ordre de 21% et dispose d’un bon millier d’espions rien qu’en Australie (un australien sur 1000 est un espion chinois !) ; vous vous indignerez lorsque je vous apprendrai que, selon un sondage d’opinion réalisé sur un échantillon représentatif de la population islamiste, 80% des terroristes du monde arabe rêvent de visiter la France, mais pensent que les italiens sont meilleurs au lit. Je vous assommerai de taux de suicide (1 ado sur 1000), d’alcoolisme (1 poivreau sur 2), de dépression nerveuse (90% de votre entourage direct) et vous vous sentirez malades ; je compterai les voitures brûlées et vous me demanderez d’enfermer vos voisins ; je vous noierai sous les déficits et vous me supplierez de vous couper les vivres. Si mes adversaires agitent des chiffres différents, je les traiterai de démagogues. De toute façon, vous dirai-je, ils n’ont pas de programme : être une femme n’en est pas un, être xénophobe non plus, l’écologie n’est pas une pensée politique, être antilibéral est carrément has-been, le centrisme n’existe que dans votre imagination et Nicolas Sarkozy est cocaïnomane – ça n’a aucun rapport avec son programme ? vous n’y pensez déjà plus. Vous avez la mémoire courte, une faible capacité d’attention, et j’en profiterai pour dire n’importe quoi, n’importe quand. Et si vous la ramenez, je vous donnerai plus de chiffres.
Afin de faire passer mon message, j’entretiendrai des relations cordiales avec une foule de journalistes complaisants et d’artistes sur le retour – fort du soutien sincère et enthousiaste de personnalités comme Plastic Bertrand, Benny B, Pascal Légitimus, Grand Corps Malade et Mimi Mathy, j’entrerai dans les coeurs de tous les français. Grâce à eux, je serai partout, tout le temps. Et s’ils m’oublient, je les forcerai à me regarder : je laisserai échapper des commentaires douteux sur une minorité visible, serai surpris par les photographes avec l’une de mes nombreuses maîtresses, je claironnerai mon soutien aux familles des victimes violées en réunion dans des bus incendiés ; j’oserai même user de qualificatifs péjoratifs et courageux pour dénoncer les coupables. (D’ailleurs, le fait divers sera la base de mon analyse critique de la société française, que je vous résumerai toujours en ces termes : « Quand même, ça n’est pas normal, et ça ne peut plus durer ! ») J’organiserai des Sommets citoyens avec les mères battantes des quartiers sensibles en présence de Diam’s et de Gisèle Halimi ; des Rencontres du courage avec des personnes handicapées au terme desquelles je promettrai des rampes d’accès aux patinoires municipales et défendrai le droit des malentendants à transmettre la surdité à leurs enfants, parce que « la surdité n’est pas un handicap mais une identité culturelle » ; des Congrès interreligieux où je prêcherai le vivre ensemble laïque avant ET après la prière ; des Journées de la solidarité où je servirai un peu de joie et de chaleur à des SDF maquillés, peignés et rhabillés en loge dans le nouveau Resto du Cœur des Champs-Élysées – où l’on pourra venir apprécier de la soupe au poireau et des maquereaux à l’huile dans un décor convivial tout en admirant les effets personnels et les costumes de scène des Enfoirés ; des Salons du terroir décomplexé, des Actions contres les maladies graves, des Rassemblements contre le Mal et les méchants, des Semaines internationales du soutien aux familles des victimes du drame, des Marches solennelles pour le bon voisinage et la convivialité de palier. Je vous serrerai la main autant de fois qu’il le faudra, je vous parlerai de moi, de mon enfance, de mes enfants, de mes chiens et de mon grand-père résistant, immigré, ouvrier, petit commerçant, agriculteur, poète et/ou handicapé, comme vous voudrez.
De toute façon, vous oublierez tout sauf mon message.
Je suis la rupture dans la continuité. Je suis ambitieux mais rassurant, impétueux mais traditionnel.
Mon programme s’articule autour de sept points capitaux, et mes idées sont fortes. Il sera publié ici même à raison d’un point par jour.Étaler les échéances permet de titiller l’impatience des journalistes et assure une meilleure couverture médiatique. De toute façon, vous ne l’auriez pas lu si je vous l’avais donné en une fois. Ma plus grande force, c’est que je ne vous en demande pas trop.
Françaises, Français, je vous ai compris. Clandestines, clandestins, comprenez-moi.
Par ailleurs, le problème de l’immigration n’est en aucun cas dissociable de celui de l’émigration – les cerveaux fuient, les élites déguerpissent, les fortunes s’exilent, les chercheurs s’en vont chercher ailleurs, les aigris restent. Pour remédier à l’appauvrissement de nos ressources humaines et même éliminer les poids morts, je me prononce en faveur d’une émigration choisie. Je dois reconnaître à la fiscalité actuelle le mérite d’avoir bouté Jean-Philippe Smet et Florent Pagny hors de nos frontières, mais les scélérats sont encore trop nombreux qui s’entêtent à demeurer parmi nous. Si je suis élu, je vous le promets solennellement, je n’aurai de cesse d’imposer les revenus, les patrimoines et les produits culturels tout en encourageant le téléchargement, et ceci tant que Michel Sardou, Renaud, Thomas Fersen, Bénabar et compagnie n’auront pas décidé de partir aussi. Le manque à gagner provoqué par ces exils pourraient être utilement compensés par la suppression des subventions grotesques attribuées aux artistes et autres festivaliers.
Le volet diplomatique de mon programme sera publié ici dans quelques jours. Sachez pour l'instant, chère madame Gilbertas, que si je suis élu, la Suisse pourrait rapidement devenir un gigantesque complexe concentrationnaire spécialement destiné à accueillir la canaille vagissante à gros tirage.
Bonjour Monsieur,Si la France déverse en Suisse pareilles crapules, nous risquons un conflit majeur dans la région alpine ces prochaines années.Envisagez-vous une cellule diplomatique spécialement affectée à la gestion des déchets culturels ?Merci d'avance pour votre réponse.Tata Gilbertas